“Méta-corps”

Imaginez que je vous dise, alors que je suis face à vous en chair et en os et que de surcroît je suis bien en chair : “Ha vraiment, (soupir) aujourd’hui je traîne ma carcasse !” Si cette expression évoque le squelette d’un animal dépecé de ses meilleurs morceaux, sans aucun doute vous saurez quelles sensations particulières j’éprouve ; lourdeur, atonie musculaire, épuisement. En bref, vous comprendrez que j’ai un coup de pompe.

Si à votre tour, alors que vous êtes arrivé à toute pompe, vous me répondez : “Moi, en ce moment, je marche à côté de mes pompes…”. J’entendrais que vous avez une difficulté à vous adapter à ce qui se passe dans votre vie, que vous êtes troublé, que vous avez du vague à l’âme. Peut-être, même si vous l’ignorez encore, que vous avez des raisons de vous faire du mauvais sang.

Quoiqu’il en soit, ni vous, ni moi, ne prenons notre pied et cela pourrait bien finir par nous mettre de mauvais poil. Il y a du pain sur la planche pour repartir du bon pied. Mais ne vous en laissez pas conter par ces piètres médecins des âmes qui préconisent que se botter le train fait retomber sur ses pieds. Vous feriez erreur à passer sur vous-même votre colère.

Il s’agit bien plutôt de cesser de se voiler la face et de se donner corps et âme pour saisir à bras le corps le sac de nœud qui serre le cœur. Quand le cœur est lourd, il ne faut pas le prendre à la légère. Lisons à livre ouvert ce qui nous reste sur l’estomac pour nous refaire une santé.

Oh, mais ne vous fourrez pas le doigt dans l’œil… Ne prenez pas mal mon expression. J’emploie ici la langue classique qui remplace élégamment par “œil”, le “trou du fondement”. Quant au doigt, j’imagine que je ne vous apprends rien sur sa valeur d’organe explorateur des cavités du corps. Mais ne vous fourrez pas le doigt dans l’œil, disais-je, c’est plus facile à dire qu’à faire. Cela demande d’avoir du cœur au ventre, d’oser se mettre à poil et de reprendre du poil de la bête.

Oui, reprendre du poil de la bête. Peut-être comprenez vous aujourd’hui cette expression comme une marque de vitalité, visible au lustre du poil et à la bonne mine. Vous avez sans doute oublié qu’il s’agit d’un conseil des anciens qui savaient que rechercher le remède dans la “bête” même qui a causé le mal, permet de se rétablir et de retrouver de la vigueur. Ils disaient : “Du poil de la bête qui te mordit, ou de son sang seras guery” ou “Aller au poil du chien” ou encore “Retourner à la bête”. En clair, refaites ce qui vous a blessé ou provoqué du désagrément, faites face et retournez à la situation dans laquelle vous aviez le dessous pour en reprendre le dessus.  Mais je ne rajouterai pas mon grain de sel, sur ce sujet, vous en connaissez un rayon !

Porter au-delà* la signification propre d’un mot, rapprocher deux termes reposant sur une ressemblance en faisant disparaître le lien explicite, dans son usage le plus quotidien, notre langage tout entier est traversé par la métaphore. Loin d’être une simple façon de parler, elle est constitutive de nos pensées, de notre expérience du monde et informe de ce que nous appelons “la réalité”. Il y a des aspects fondamentaux de notre expérience dont nous ne pouvons parler que de manière métaphorique.

Le domaine métaphorique du signifié est immense et ce sont les mots concrets qui sont les plus productifs de création. Dire l’abstrait avec un mot concret nous ramène inévitablement à la dimension concrète du corps. Sujet porteur de sens, traducteur de nos pensées, de nos émotions, de notre psychisme, de nos états parfois maladifs, de nos secrets les plus refoulés, de notre sexualité, notre corps est en même temps un support et un langage pour dire la part de nous-mêmes enracinée tout à la fois dans l’inconscient individuel et collectif, dans la contrainte et la morale, dans la religion et la métaphysique, serrée dans l’entrelacs des systèmes de représentations sociales, symboliques, magiques, rituelles, littéraires qui dessinent chaque système culturel.

Lexicalisées, entrées dans le langage courant, (j’exclue ici les métaphores poétiques) les expressions métaphoriques s’originent dans un moment précis de l’histoire d’une société, dans un aspect de ses pratiques quotidiennes et culturelles. Et bien que nous en ignorions la genèse parfois très lointaine, elles nous permettent cependant de dire de manière concrète la dimension subtile et indicible de notre vécu, aujourd’hui encore. En nous “portant au-delà” de ce qui nous sépare, la métaphore, par son usage commun, nourrit le lien qui tient rassemblé les êtres à travers le temps et l’espace.

Catherine Jenny

* Métaphore : du grec méta « au-delà » et pherein « porter »