Un travail d’âme

Rencontre avec Paule Lebrun, fondatrice de HO rites de passage, pionnière au Québec de ce qu’on appelle les changements de paradigme, voyageuse au long cours, journaliste de grand reportage et auteur des livres « Quête de vision quête de sens » et « La déesse et la panthère «  (Guy Trédaniel éditeur)

J’aime définir le travail rituel tel qu’on le décrivait parfois autrefois, comme une sorte de «Soul’s Work». Un travail d’âme. Notre job à nous, ritualistes, consiste à fabriquer de l’âme culturelle, de l’âme individuelle. Pour parler de l’âme, qui reste dans nos sociétés un mot flou souvent associé à la religion, j’aime évoquer par analogie le «soul» dans la musique de blues. Le soul, le ressenti. Toute la culture est actuellement en manque de «soul», de ressenti. L’idée de «fabrication» a quelque chose d’artisanal, elle suppose un travail patient, une attention soutenue, un soin et tout cela a souvent à voir avec la Beauté. Pas une beauté factice. Pas de la poudre de perlimpinpin. Cela permet de dévoiler la Beauté à l’œuvre dans le monde.

L’esprit humain se nourrit d’idées, de pensées, de réflexions. L’âme se nourrit d’images, de silence, de beauté, de cérémonies, d’histoires, de nature, de proximité avec les mystères de la vie, de chants, de danses, de musique, de participation collective et cosmique. Je dirais que c’est plus musical! En ce sens, notre travail est beaucoup plus près de l’art que de la thérapie. C’est un travail poétique qui crée de l’Éros dans le monde, qui nous rend soudain conscients encore et encore de la splendeur de l’existence elle-même.

L’approche psychologique cherche à régler un problème qui nous empêche de vivre pleinement notre vie. Le rituel est là pour célébrer un passage de vie, quel qu’il soit. Le mot « célébration » est important. La célébration est à la fois festive et sacrée. Oui, sacrée.

Lors du rituel, les personnes viennent participer à un Mystère. C’est ce qu’elles recherchent. L’Amour et la Mort demandent à être vécus comme des Mystères. Dépouillez ces phénomènes de leur magie et vous aurez une société complètement désenchantée.

L’écrivain chroniqueuse Barbara Ehrenreich a bien montré comment le festif, l’impulsion de joie collective qui s’est historiquement exprimée via les danses, les chants, les costumes, les festins, toute forme d’expression ritualisée de joie collective, a été progressivement et systématiquement supprimée depuis la fin du Moyen Âge. Et ce, non seulement chez les peuples colonisés, mais dans notre propre société.

Danser dans les rues, chanter dans les rues, toute forme d’expression corporelle spontanée est vue comme dangereuse. Populairement, la célébration se présente souvent comme une fête perpétuelle, une sorte de «défonce», ce qui est en fait une dégradation du sens originel. Mais si on y regarde de près, la célébration est en réalité une sorte d’ascèse. Quoi que la vie donne, on le célèbre, on l’honore, on l’exprime, on a de la gratitude.

En tirant le fil de la «célébration», on aboutit inévitablement au mot « merci». La célébration exsude un parfum de gratitude. À noter que le rituel reste toujours une célébration, même au cœur des horreurs de ce monde. Ainsi un deuil bien ritualisé entraine tous les éléments expérientiels ci nommés incluant la gratitude, tandis qu’un deuil mal vécu entraine un sentiment de perpétuel «divertissement» qui se développe ultimement en cynisme.

 Le rituel dans sa dimension sacrée vise à vous inscrire dans quelque chose de plus vaste que vous-même. Mais le rituel n’est qu’un outil. Il est une forme neutre. Il a contribué à bâtir les jeunesses hitlériennes dans les années 40; il peut être appliqué au fondamentalisme religieux et peut devenir un extraordinaire outil de contrôle. Il peut aussi servir pour bâtir des communautés aimantes, conscientes et responsables.

Beaucoup de jeunes aujourd’hui vont à l’école. Ils sont saturés d’informations et entrent dans leur vie adulte sans aucune éducation de l’âme. Ils passent à travers des crises existentielles, se résignent à vieillir et meurent sans même s’être rencontrés et avoir compris ce qui a tant manqué dans leur vie. Ces individus non initiés, sans repères, engendrent une société d’éternels adolescents voulant toujours plus de jouets. Il serait intéressant de faire un lien entre la consommation à outrance et le manque de rites initiatiques chez les jeunes hommes et jeunes filles. Plus que jamais dans cette période collective d’entredeux – moment où l’initiation a généralement lieu, où la mort rôde, où le déni de masse est total, où le désespoir et la violence sont à l’état endémique dans le milieu urbain – nous allons avoir besoin de contenants rituels, soutenus par la société, extrêmement solides.

C’est comme épingler un papillon.

La forme est capturée

mais le vol est perdu

Lao Tseu

Ça, c’est nous. Nous avons finalement épinglé le papillon. Mais nous avons perdu la beauté du vol, d’où notre dépression collective. Quelle perte! La destruction de la beauté du monde n’est pas que le fait des postmodernes. C’est le fait d’un cœur froid. C’est le fait d’un état d’esprit qui privilégie essentiellement l’intellect plutôt que le cœur. «Si vous voulez me parler du feu, ne me parlez pas de l’oxydation», dit Campbell, «Ça ne me dira pas ce qu’est le feu!» Une telle réflexion n’a rien à voir avec un esprit antiscientifique. Dans le monde postmoderne, on peut penser au contraire que la nouvelle science sera un des vecteurs du renouvèlement de l’émerveillement pour ce monde. C’est la rationalisation excessive au détriment de l’expérience directe des choses qui nous a fait perdre le gout de vivre.

L’éducation de masse s’attache essentiellement à faire de nous de meilleurs travailleurs et néglige complètement ces questions beaucoup plus radicales qui réfèrent au sens de la vie. Il n’y a pas, à l’école, d’ouverture ou d’éveil au Mystère de vivre et à la Beauté du Monde qui sont si essentiels pour créer un être humain complet. L’âme des ados s’acharne. «I want more!» On lui répond : «Achète!» On lui répond: «Performe!» C’est comme de donner un papier sur lequel est écrit H2O à quelqu’un qui demande à boire. Ce papier n’étanchera pas sa soif !

Quand une culture ou une personne a perdu la capacité de comprendre le langage symbolique de l’âme, le besoin exprimé par celle-ci est finalement pris à la lettre. Mon cœur a faim, je me bourre ! Mon âme a soif, je bois comme un trou ! Mon être veut plus, je consomme ! Cette littéralisation est, d’après Marion Woodman, la merveilleuse psychanalyste torontoise, la base de toute dépendance. De plus en plus de chercheurs pointent du doigt que la violence, la consommation d’alcool ou la dépendance aux drogues sont des tentatives ratées d’auto initiation, une réponse inconsciente directe à l’incapacité de décoder ce besoin sans fin de l’âme de passer à une autre étape. Les rites de passage sont un espace de régénération où l’on peut puiser pour reprendre des forces et revenir avec une nouvelle vision de sa place dans le monde.

Je ne sais pas si nous pouvons réintroduire massivement les rites de passage dans une culture où le paradigme économique prévaut sur toutes réalités existentielles. Mais je crois que toute cette «sous-culture» d’expérimentation, de retour vers l’intérieur, issue des années 60 à laquelle «HO rites de passage» et votre magazine se greffent, porte une révolution d’essence métaphysique qui ne fait que commencer.

Nous sommes tous des héros de passage. Cela prend des gens plus âgés, des passeurs, qui aident les héros à traverser mille fois la rivière. Cette formation de praticien en travail rituel est le joyau de « HO ». Elle se fait sur un, deux ou trois ans à raison de 30 jours par année. Elle propose un modèle cosmologique d’intervention à mille lieues de la psychologie classique; elle contribue à générer de la joie collective tout en ne négligeant pas l’ombre inhérente aux démarches spirituelles et au leadeurship de groupe. Elle est basée sur le modèle de « Psychologie sacrée » de Jean Houston et les apprentissages y sont avant tout cellulaires. «I just love it !» Elle vise à repenser les rites sociaux actuels qui, souvent, sont désuets (funérailles, mariages, naissances), à réintroduire les rites de passage dans la société et à inventer de nouvelles formes entre tradition et création. La rationalisation excessive au détriment de l’expérience directe des choses nous a fait perdre le goût de vivre.

La Quête de Vision

Extrait du journal d’une personne dans une quête de vision: «Je suis sans peur et sans défense, état que je n’ai jamais expérimenté. Sans peur pour la féroce nature, pour ma nature féroce. Et trop faible pour maintenir mes défenses. Je n’ai plus cette résistance contre la mort qui demande tant d’énergie. Je me repose. Pure love. Je comprends tous les bébés naissants du monde. Ce matin, j’ai passé plus d’une heure à marcher avec cette horde d’enfants noirs affamés que nous laissons mourir. J’étais l’un d’eux. Quelle fonction obscure ont-ils sur cette planète? Je me sens si ouverte que j’en suis vide. Je suis un miroir. Le pin me regarde. Je suis ce que je vois. Ce rocher est-il en dedans ou en dehors de moi? Oh, n’oublie pas ce moment quand tu reviendras.»

L’expression « Quête de Vision » provient des anthropologues anglais qui documentaient un rite Lakota (Sioux). Les Indiens Sioux nomment ce rite « Hambeclya », ce qui veut dire : « pleurer pour une vision». C’est une cérémonie sacrificielle, une mise en scène grandeur nature de l’art de mourir et de renaitre. Si le rite est amérindien, le fait de se retirer dans un endroit éloigné pour régénérer une âme fatiguée n’est pas le propre d’une culture ou d’une autre. On doit se rappeler que Jésus a fait sa quête de vision, tout comme Bouddha a fait sa quête de vision.

La quête de vision est pour moi l’une des expressions les plus achevées du rite de passage. Le rite de passage est en fait une dramatisation de l’acte de mourir, une mise en scène grandeur nature de la mort et de la renaissance. Le rite de passage, tel que nous le proposons, se déroule sur une dizaine de jours, dont trois de solitude dans la nature.

Pendant ces trois jours, l’aspirant se retrouve seul dans la nature sauvage, le plus dépouillé possible, comme dans un utérus symbolique. Trois jours complets sans manger. Il s’agit d’un passage difficile puisque l’action combinée du jeûne, de la solitude, de la nature, du manque de confort et le sens du danger projettent la personne hors des sentiers fréquentés. Seul, en pleine nature, les outils habituels ne sont d’aucune utilité.

Ce lieu de pouvoir devient pour ainsi dire une tombe, un utérus symbolique où l’aspirant va laisser se liquéfier sa vieille identité et laisser le nouvel «Homme», la nouvelle configuration apparaitre telle la chenille émergeant de la chrysalide. Sur le plan physique, c’est un espace de survie en nature sauvage. Sur le plan mythologique, c’est un espace magique où l’action combinée du jeûne, de la solitude, de la nature sauvage et aussi d’un certain danger ouvre les portes de la perception.

Sur le plan spirituel, c’est une expérience d’unité, de paix et de Présence. Cela répond au besoin de tout être humain de retourner régulièrement au chaos pour se régénérer et prendre des forces. À travers le jeûne, le corps et l’âme tombent ensemble dans un même mouvement d’appel et de lamentation. La combinaison de jeûne, de solitude et de nature sauvage peut ouvrir les portes de la perception. Une fois la faim et la résistance passées, on entre dans ce que les Indiens appellent un «temps de rêve». Les barrières entre le conscient et l’inconscient deviennent plus poreuses. Le langage symbolique de l’âme peut enfin s’exprimer. On devient alors extrêmement sensible, on ressent intensément. Devant cette mise en scène de mort et de renaissance, l’inconscient a peur, puis graduellement il se détache, il s’ouvre; il a peur à nouveau jusqu’à ce qu’il s’abandonne. L’aspirant vit alors une expérience d’unité, de paix, de présence avec un grand P sans le filtre de la pensée.

La nature est l’enseignante que nous ne consultons plus. L’homme contemporain a besoin de retourner régulièrement à la nature sauvage pour contempler sa propre nature sauvage. La quête de vision nous permet de nous rappeler que nous sommes des enfants de la Terre; de nous rappeler aussi que nous sommes des créatures au même titre que les animaux. Cette humilité est bienfaisante.

Autre extrait puisé dans le livre « Quête de Vision, quête de sens »: «Je ne savais plus rien, je ne voyais rien en avant, je n’avais plus de projet de vie, j’étais en perpétuel deuil, mais de quoi? Tout mon être pleurait. Un cycle s’achevait et un autre tardait à commencer. Ce cycle qui se terminait était celui de ma jeunesse folle, de la beauté évidente, de la vitalité sans limites. Durant cette période, la mort était toujours présente à mes côtés. Je ne savais pas comment interpréter cette présence gênante dans ma vie. À bout de souffle, je décidai finalement de prendre ce gout de mourir au sérieux. Sitôt que j’accueillis l’immense énergie noire qui frappait sans cesse à ma porte, elle perdit une grande partie de son pouvoir destructeur. Je venais de traverser une autre nuis noire de l’âme.»

Du point de vue des rites de passage, quand l’envie de mourir se manifeste dans nos vies, c’est toujours un appel de l’âme, dans son propre langage qui dit: «Entends-moi. Laisse partir ta vieille peau. Je suis mûre pour quelque chose d’autre.» Et ça urge ! La plupart des cultures tribales considèrent le passage de l’enfance à l’âge adulte comme une seconde naissance. La première naissance hors du ventre de la mère, la deuxième naissance, symbolique, hors du ventre de la tribu. Un passage obligé qui pousse l’enfant-adolescent à retraverser le miroir, se rappeler d’où il vient, et à communier avec la dimension mystérieuse de la vie. Dans la plupart des sociétés contemporaines, la mort a été occultée. Mourir ou vouloir mourir ressemble à un échec, à un aveu de misère personnelle. On a voulu vaincre la mort et l’opposer à la vie, ce qui est un vice de la pensée. Les rituels et les structures initiatiques qui célébraient ces passages ont donc été peu à peu écartés. Pourtant la mort n’engendre pas plus de morts. La mort engendre la vie. Autrement dit, pas de résurrection sans mort préalable.

Ré-enchanter la vie

 Voici une vérité de la Palisse: si vous voulez ré-enchanter vos vies il faut accepter que, telles qu’elles sont, elles sont désenchantées. Vieillir m’a amenée à regarder la vie du point de vue de la mort. Paradoxalement, cela amène beaucoup de légèreté et de grâce. La vie devient alors un miracle devant lequel on peut s’étonner, s’émerveiller comme nous le faisions enfant. J’ai actuellement un sentiment d’achèvement. Je me suis inscrite dans quelque chose de plus grand que moi. C’est dans ce plus grand que moi que j’ai trouvé ma force, et ce changement de perception m’a amené beaucoup de joie. Tout ce dont nous parlons ici est difficile à comprendre avec une pensée purement rationnelle. C’est le cœur qui est en contact avec le Mystère de vivre. Pas l’Intellect. Le cœur dont je parle n’est d’ailleurs pas sentimental. Ce n’est pas le lieu des émotions. C’est le lieu de la conscience. Sans un cœur lucide, pas de transformation possible.

« HO Rites de passage» s’appuie sur les travaux de penseurs tels que Jean Houston, Carl Jung, James Hillman et Joseph Campbell. J’ai été en Inde quelques années dans une École de Mystères qui a chambardé toute ma conception de l’existence, m’a mise au monde une seconde fois et a allumé une flamme dans mon cœur. J’y ai reçu un grand cadeau que je formulerais ainsi : «La vie n’est pas un problème à résoudre, mais un mystère à vivre.» Mine de rien, on se trouve ici en face d’un changement radical de paradigme, surtout pour moi qui venais du monde de la psychologie. J’ai pour ainsi dire basculé personnellement dans ce paradigme-là. J’avance dans ce mystère. Et je rends les fruits reçus. HO Rites de passage est, d’une certaine façon, un grand merci. Oh merci! Pour ce cadeau.

Rencontre avec Paule Lebrun par Sylvie Lauzon, journaliste, Extrait du magasine « VIVRE » – Juillet/août 2017 – Canada