De l’art en thérapie

Les premières traces de créativités apparaissent aussi bien sur le plan technique que de l’art au même moment que les premières sépultures.

Grande fresque de la Grotte Chauvet

Depuis les premiers balbutiements de l’humanité, l’homme s’émerveille et s’épouvante tout à la fois de la puissance et de la splendeur de la création. Il s’interroge, questionne et cherche à comprendre sa place dans l’immensité de l’univers. Qui sommes-nous ? D’où venons-nous ? Quelle est notre raison d’être au monde ? Ces questionnements essentiels sont liés à l’angoisse que la mort éveille, à la conscience que l’homme a de sa mort et qu’il semble être le seul à posséder. Cette peur ontologique est le moteur de toute création, du progrès, de l’évolution et des civilisations.

Tailler un silex pour le rendre coupant et pointu, c’est ajouter de l’information à la matière inanimée, c’est transformer un caillou en arme, en outil. Entre les deux il y a de l’intelligence. Le passage de l’un à l’autre, c’est la créativité. La pierre taillée a permis de lutter contre le danger de mort des grands fauves, de lutter contre le danger de mort lié à la famine.

Les premières sépultures témoignent, par le traitement du corps et sa disposition particulière, par la présence d’objets comme des outils ou des parures, et par l’association de matières telles que la pierre ou l’ocre, d’un lien entre les vivants et les morts et expriment un rituel. Le mort part avec un bagage, des amulettes destinées à le protéger dans son voyage. Elles apportent la preuve d’une conscience du sacré, d’une certaine spiritualité.

Le mystère impénétrable qui entoure l’origine de la nature et celle de notre humanité a induit l’inconscient humain à élaborer, à créer et à proposer des images, des récits aussi nombreux que variés. On peut observer que chaque fois que l’esprit humain se heurte aux frontières de l’inconnu, il se produit un phénomène de cet ordre. Ainsi les mythes, de même que les contes, sur un mode métaphorique mettent en scène des processus inconscients et préconscients qui retracent l’origine non de notre cosmos intérieur comme extérieur, mais de la prise de conscience par l’homme de celui-ci. Cela signifie que bien avant de prendre conscience de notre monde dans son ensemble, ou même d’une simple partie, une quantité d’évènements se déroulent dans nos inconscients.

Tout mouvement vers la création est double et correspond à cette tendance étrange de l’inconscient qui consiste à faire émerger quelque chose, puis à en refuser l’accès au conscient. Dans toute impulsion créatrice il y a un oui et un non, un aspect actif et un aspect passif. Il y a donc face à ce problème, deux possibilités : ou bien refouler ce qui monte vers le conscient, ou bien s’en libérer en lui donnant une expression.

Le créateur est un aventurier. Il tire ce qui n’est pas accessible, perceptible, intelligible de la zone d’ombre de la réalité. Il donne à voir la facette du monde jusque là inconnue, non parce qu’elle n’existe pas, mais parce que nous ne sommes pas encore à même de la percevoir.

L’art est une fonction humaine capable de donner une forme concrète et tangible à l’expérience humaine. Sa fonction est de pouvoir développer une vision plus cohérente en passant par une image avec laquelle il est possible de dialoguer. L’œuvre d’art sert de pont entre la réalité et l’expérience d’un individu. Instrument de prise de conscience, de pensée, mais aussi de communication avec soi-même, et avec l’autre, l’art est une nécessité. Ce que nous appelons art fait partie de chaque étape du phénomène humain et de son développement. Il a, par sa présence dans l’évolution de l’homme, un caractère universel.

L’art en thérapie ou la thérapie par l’art est dépassement de l’antinomie passé/présent car elle mobilise ce qui du passé est toujours présent, dépassement de l’antinomie pathologie/santé car elle s’enrichit de la souffrance pour réaliser une œuvre, dépassement de l’antinomie psyché individuelle et dimension collective dans la rencontre des énigmes individuelles et des mythes. Les créations individuelles en thérapie rejoignent les mythes collectifs et les œuvres artistiques les plus fortes de l’humanité.

Ralph Scarlett- Shaman

Déjà les sociétés primitives utilisaient des éléments artistiques pour soigner et permettre aux membres de la tribu de retrouver un équilibre. Le guérisseur, le chaman devait savoir chanter, danser, jouer du tambour, déclamer. Il était à la fois acteur et médecin. Par la transe, la pantomime, le tremblement, le récit, la musique et la peinture, il amenait toute sa collectivité dans le premier spectacle total. En interprétant une multitude de personnages, il incarnait sa collectivité, ses souffrances refoulées. Maître des esprits, il était l’agent de la rencontre entre le monde des humains et celui des divinités et des êtres invisibles.

L’utilisation de l’art à des fins thérapeutiques n’est donc pas une pratique nouvelle. Le rapport, entre art et soin, a connu, dans l’histoire de l’humanité, de nombreuses évolutions. Si l’art thérapie est une discipline récente qui ne commence à prendre forme qu’à l’approche du milieu du vingtième siècle, elle est pour une part émergence de quelque chose qui s’est manifestée au cours des âges de façon variée. Et quoiqu’elle ne présente pas de paradigme propre à son champ d’intervention, elle témoigne aujourd’hui d’une nouvelle étape dans l’histoire des mentalités.

Elle s’inspire d’orientations théoriques déjà existantes. Chaque thérapeute, selon son bagage peut trouver sa niche et les orientations sont multiples : psychanalyse freudienne, analyse jungienne, Gestalt, approche systémique, psycho-corporelle… Mais la richesse de l’art thérapie réside dans la créativité et son processus ainsi que dans l’exploration de l’image, la notion d’image comportant tout ce qui émerge de l’hémisphère droit du cerveau. Cela peut être une image aussi bien qu’un son, une odeur, une sensation physique, un mouvement. Et l’image elle-même peut comporter plusieurs dimensions : elle peut émettre un son dans l’imaginaire, avoir une odeur, s’accompagner d’une sensation physique, d’une émotion, d’un ressenti global ou encore de mouvements spontanés.

Mandala représentant l’infini – C.G.Jung

Pour C.G. Jung l’imaginaire sous-tend tous les processus perceptifs et cognitifs : les images sont la seule réalité que nous puissions appréhender directement. L’importance du langage créatif et de communication est fondée sur le fait que la psyché est conçue essentiellement comme lieu de production d’images. En d’autres termes, les images sont le miroir de la psyché telle qu’elle est : constamment entrain d’imaginer. La seule réalité dont nous puissions parler et qui nous concerne réellement est l’image du réel qui occupe notre champ de conscience. Ainsi le langage du changement est aussi un langage d’image, de représentation.

L’art thérapie est à la fois outil et langage analogique. Son activité centrale est la création et l’exploration d’image à l’intérieur d’une relation thérapeutique à trois : le client, l’œuvre produite et le thérapeute. Plutôt qu’avec le langage rationnel et verbal, c’est avec l’appui de l’image – puisque c’est en ces termes que se conçoit et s’exprime notre « être au monde » et les rapports que nous entretenons avec lui – que le thérapeute accompagne le sujet.

Utilisant la création artistique sous différentes formes : dessin, peinture, collage, modelage, musique, danse, théâtre… sans se préoccuper de la qualité ou de l’apparence de l’œuvre, la démarche thérapeutique consiste à laisser progressivement émerger des images intérieures. Le geste créateur fait appel au corps qui se met en mouvement pour créer une œuvre concrète. Dans le même élan il sollicite l’imagination, l’intuition, la pensée, les sensations et les émotions. Si les images ou les formes ainsi créées dévoilent certains aspects de soi, il s’agit moins d’en comprendre les symboles crées que d’engager le corps dans un parcours symbolique. L’art associé à la thérapie permet à la fonction symbolique de s’investir, non seulement dans l’objet crée, mais de le faire à l’intérieur d’un processus thérapeutique impliquant tout l’organisme, l’être dans son entier.

Révélateurs des processus inconscients, l’image, l’objet ou l’acte symbolique les manifeste, les réalise, les concrétise. En cela la création est libératrice d’un état physique et psychique. En créant la personne n’est plus à la merci de ses rêves, de ses affects ou de celui d’un savoir et d’un pouvoir extérieur. En créant, la personne se modèle elle-même, elle peut réparer ou compenser quelque chose qui ne s’est pas bien réalisé dans sa vie, modifier la relation qu’elle a à elle-même et au monde.

Quelque soit le matériau ou la discipline artistique utilisée dans l’accompagnement, elle ne requiert de la part du sujet ni compétence particulière, ni maîtrise d’une technique dans la mesure où l’œuvre est considérée comme valeur affective et expérientielle. L’absence de maîtrise contribue à la baisse des défenses et à l’apparition de phénomènes inattendus, hasardeux. Une tache accidentelle, par exemple, accueillie avec intérêt, laissera peut-être apparaître une figure faisant sens pour la personne, déclenchera une émotion, ou, de sa part, une tentative de l’incorporer dans une figure nouvelle pour la dissimuler et ainsi obtenir une image différente de celle envisagée au départ. De telles « maladresses » se rangent parmi les facteurs les plus propres à consteller l’imagination créatrice inconsciente. C’est essentiellement là où la personne est sans ressources conscientes et donc, d’une certaine façon inconsciente, que de tels événement surviennent.

Le choix de la discipline et celui des matériaux appropriés à la personne ne sont donc pas à négliger. Il dépend de divers facteurs tels que les difficultés et souffrances de la personne, les objectifs thérapeutiques, le début ou la fin de la thérapie. Egalement de la qualité d’écoute, de la sensibilité et de la compétence technique du thérapeute. Et enfin il s’agit de prendre en compte l’impact des matériaux, de leur pouvoir de sécurisation comme de leur pouvoir de régression.

Si l’art thérapeute ne peut être considéré comme un artiste, car celui-ci ne dispose ni des compétences ni des outils nécessaires à l’accompagnement thérapeutique, il doit néanmoins connaître et maîtriser des techniques artistiques pour pouvoir accompagner les personnes dans ses productions. L’art thérapeute est donc avant tout un thérapeute formé à une méthode psychothérapeutique et qui par sa pratique artistique expérimente pour lui-même des techniques et les processus à l’œuvre dans la démarche de création. Il lui faut, à travers sa propre production, avoir lui-même revécu au niveau psycho-physique les processus créatifs dans ses différentes étapes. Il lui faut, face à ses propres œuvres, traverser le miroir.

Ainsi l’art thérapeute peut être à la fois le garant de l’initiation et celui qui assure la caution humaine. En initiant à une discipline artistique et en accompagnant la personne dans son vécu et ses difficultés avec le support de la thérapie psycho-corporelle – pour ce qui me concerne -, le thérapeute l’invite à devenir consciente que la matière et la psyché ne sont en réalité, que les deux aspects d’un seul et même phénomène et à se re-mettre en mouvement. C’est parce qu’il cautionne le fait que la personne œuvre pour elle-même, que dans la relation transférentielle, le thérapeute lui permet de s’accueillir, de sortir des jugements, d’établir un dialogue avec lui-même et de se reconstruire. Alors la personne elle-même pourra reconnaître à travers sa production la valeur et le sens de son cheminement. C’est dans la qualité de présence impliquée et créative du thérapeute, que celui qui crée trouve la possibilité d’être en relation plus consciente avec sa nature incarnée, celle de vivre le mystère de sa réalité humaine et de redevenir artiste de sa propre vie.

Catherine Jenny